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Marie-France Clerc: Qui peut vivre sans passé ?

Lyon, 22 février 2016. Les héros de Maïdan ne meurent pas!
Marie-France Clerc: Qui peut vivre sans passé ?

Marie France, qui êtes-vous? Racontez-nous votre parcours familial et professionnel.

Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Cachan, Agrégée de Lettres, j’ai enseigné la littérature et la langue françaises dans un grand Lycée de Lyon. Je consacre ma retraite à l’écriture.  Mariée, deux enfants. Quatre petits-enfants.

Pouvez-vous nous dire quelque chose sur vos parents et vos grands parents?

Mon père est français; ma mère est née en avril 1921 à Kalisz en Pologne durant l’exil de ses parents originaires de la région de Lypovets (Oblast de Vinnytsia) en Ukraine. Mon grand-père, officier de Symon Petlioura, lutta de toutes ses forces contre les blancs et les rouges pour l’indépendance de l’Ukraine. Mais la victoire des bolcheviques l’obligea à s’exiler comme tant d’autres patriotes au camp de Kalisz. En 1924, la famille choisit la France comme terre d’émigration et s’installa en Lorraine où mon grand-père travailla toute sa vie comme simple ouvrier d’usine à Dombasle-sur-Meurthe près de Nancy. Leur intégration fut favorisée par les succès scolaires de ma mère et par le respect que mon grand-père a toujours porté aux institutions et coutumes de sa nouvelle patrie.

1927 Famille Yamkovij et Ivan Dobrovolsky
Lorraine, France, 1927, devant (de gauche à droite): Lydia Yamkova (ma mère), Maria Dobrowolska-Yamkova (ma grand-mère ; derrière (de gauche à droite): Ivan Dobrowolsky (frère de Maria Dobrowolska), Zynoviy Yamkovy (mon grand-père)

Pouvez-vous nous présenter le roman sur l’Ukraine que vous venez de publier?

Ce roman s’appelle Cinq zinnias pour un inconnu. L’histoire se passe en août 2014, dans le Sud de la France. Tandis que là-bas, en Ukraine, les Ukrainiens luttent à nouveau contre l’envahisseur russe, ici, sous le soleil de Provence, Natalie  reçoit ses petits-enfants pour un mois de vacances insouciantes et heureuses. Mais qui peut vivre sans passé ? Les grands-parents de Natalie ont fui la Révolution de 1917. Installés en France, ils parlaient peu de leur Ukraine natale. Aujourd’hui que ses petits-enfants l’interrogent sur l’histoire de la famille,  Natalie n’a que peu de choses à leur dire. Certes, fin 2013, Maïdan avait réveillé en elle le désir d’en savoir plus! Elle avait demandé en Ukraine les actes de naissance de ses grands-parents, mais c’est un tout autre document que lui adressent, un beau jour d’août 2014, les archives de Vinnytsia…

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce roman?

Les évènements de Maïdan, cette Révolution de la dignité, ont réveillé en moi le désir d’en savoir plus sur ce que mes grands-parents avaient vécu autrefois en Ukraine. Je me suis plongée pour la première fois dans  l’histoire de leur pays… Mon livre retrace l’histoire de Zynoviy, ce patriote habité par un haut sens de l’honneur et de la dignité. J’ai eu alors le sentiment étrange de voir l’histoire se répéter, la Russie d’aujourd’hui reprenant l’ancienne méthode impérialiste des tsars, celle de fomenter la division dans les territoires voisins qu’elle convoite. L’indépendance de l’Ukraine est toujours insupportable à certains… Mais mon livre est d’abord le fruit d’une exigence vitale: à travers le destin douloureux d’une famille, c’est aux millions d’Ukrainiens victimes du totalitarisme que je devais rendre justice. Il me fallait transmettre leur mémoire aux jeunes générations.

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Ukraine, août 2015. À Synarnia (Oblast de Vinnytsia), je découvre le sort de deux frères de mon grand-père – Kost Mykhailovych et Ivan Mykhailovych Yamkovi…

Avez-vous d’autres projets d’écriture?

Oui, une biographie d’Olena Teliha. Je suis attirée par la courte vie, dense, exemplaire et tragique de cette héroïne. Poétesse, critique littéraire et fervente militante politique ukrainienne, arrêtée à Kyiv par la Gestapo et exécutée, à l’âge de 35 ans dans le ravin de Baby Yar, victime à la fois des totalitarismes soviétique et nazi… C’est un sujet passionnant et délicat.  Le nationalisme ukrainien a été si abjectement caricaturé par la propagande soviétique, et il l’est toujours aujourd’hui! Pour rétablir un peu d’objectivité, il faut faire connaitre l’histoire de l’Ukraine trop souvent ignorée en France. Sur Olena, Il n’y a pratiquement pas de documentation en langue française (je lis l’anglais mais pas le russe ni l’ukrainien). Actuellement, je suis à la recherche de la traduction française d’une pièce de théâtre écrite en ukrainien par Kateryna SZTUL « Povorot » (l’épouse d’Oleh SZTUL, un des compagnons de lutte d’Olena).  Elle met en scène les dernières semaines de vie d’Olena à Kyiv, avant son assassinat en février 1942.

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Paris, 23 janvier 2016. Forum des associations ukrainiennes au Centre culturel d’Ukraine en compagnie de Monsieur Taras Horiszny, Président du CRCUF (Comité Représentatif de la Communauté Ukrainienne en France)

Que représente l’Ukraine pour vous aujourd’hui?

Ce sera toujours la terre de mes ancêtres maternels, la terre perdue de mes grands-parents. L’exil et le silence firent croître dans ma famille  le mythe d’un paradis perdu. J’ai donc abrité en moi pendant une bonne partie de ma vie, l’immense nostalgie d’un pays  inconnu… Mais en août 2015, je suis allée pour la première fois en Ukraine: j’y ai découvert de la famille. J’ai compris le calvaire enduré par ces gens durant soixante-dix ans. J’ai appris le triste sort de certains proches disparus…ce passé tragique, Holodomor, Terreur, colonisation, persécutions des dissidents, ne doit pas être oublié.  Mais il nourrit maintenant mon intérêt pour tout ce qui concerne l’évolution du pays vers un état démocratique solide et respecté, malgré la complexité des réalités sociale et politique actuelles.  Et surtout, il est temps que cesse la guerre au Donbas…

Photos couleur : Markiian Peretiatko

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